Africtivistes : et si vous passiez de l’arène civile à la politique !

Les africtivistes, jeunes Africains qui ont reconceptualisé l’idéal panafricain, ne peuvent plus se contenter d’informer, d’alerter et de fédérer.

Évaluez ceci :

Publicités

TRIBUNE publiée dans Le Point Afrique.

Les africtivistes, jeunes Africains qui ont reconceptualisé l’idéal panafricain, ne peuvent plus se contenter d’informer, d’alerter et de fédérer.

Les africtivistes ont au propre comme au figuré réveillé une frange importante de la société civile. Ils ont, par leur engagement, mis plus d’un régime au pied du mur de par leur capacité de mobilisation par le digital. Leur source d’inspiration est la jeunesse africaine qui, à la veille et au lendemain des indépendances, s’était illustrée par son opposition à des régimes inégalitaires et liberticides. Plus d’un demi-siècle plus tard, les africtivistes incarnent la nouvelle génération qui sort ses griffes pour dire non, pas seulement aux dirigeants qui s’encroûtent au pouvoir, mais aussi aux « opposants historiques » qui rêvent d’accéder au pouvoir avec comme idéal de « tout changer pour que rien ne change ». À l’époque de la colonisation, au moment où les mouvements d’émancipation se mettaient en place, des jeunes comme Kwamé Nkrumah, Julius Nyerere et Cheikh Anta Diop ont incarné l’espoir de toute une génération de cadres africains mieux formés et conscients des enjeux qui se jouaient dans les colonies. Aujourd’hui, à l’aube du XXIe siècle, les mouvements d’africtivistes ont pris le relais et agissent à partir des outils que le monde actuel leur donne.

Une jeunesse qui fait de la technologie une alliée

À l’ère du tout-instantané et de la mondialisation connectée, la jeunesse africaine use de la technologie et des moyens de communication pour alerter, informer, se fédérer et faire plier les dirigeants des pays, dont certains paraissent avoir oublié que 38 millions de jeunes chômeurs vivent en Afrique, si l’on en croit le dernier rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT). Autoproclamée « africtiviste », cette jeunesse incarne pour beaucoup la modernité, l’intransigeance et surtout l’espoir de pouvoir prendre le gouvernail de notre continent. Ces dernières années, les africtivistes peuvent se targuer de succès (dans les moyens, pas dans la finalité) : Y en a marre a fait plier la dynastie Wade au Sénégal, le Balai citoyen a dit non à Compaoré au Burkina et la société civile congolaise a rendu possible la journée « ville morte » du 16 février dernier. De quoi méditer cet adage : « Si tu crois que tu es trop petit pour changer le monde, c’est que tu n’as jamais passé la nuit avec un moustique. »

À qui la lutte des africtivistes profite-t-elle ?

Disons-le clairement : bienheureux sont les opposants de nos pays ! Ils se nourrissent de l’action de ces jeunes du fait du manque de diversité dans l’offre politique (« #récupération », écriraient les africtivistes). L’audace de dire non au système en place dans les urnes a trop longtemps été abandonnée aux formations politiques classiques qui font mine de se différencier mais se contentent en réalité très souvent du « système » tel qu’il est. Et si le respect de la parole donnée était une valeur cardinale de nos sociétés africaines, les africtivistes peuvent se targuer de l’avoir réhabilitée. Or l’histoire politique nous apprend que les opposants des formations politiques classiques, une fois à la tête de nos pays, faillissent dans leurs tâches et concrétisent rarement des éléments de progrès pendant leur mandat. Si l’alternance est souhaitable en Afrique, elle n’est pas la seule solution à même de favoriser un développement endogène capable de réduire durablement la pauvreté. Que faire dès lors que ni le dinosaure inamovible ni l’opposant historique ne conviennent ? C’est là que les africtivistes peuvent entrer en scène et incarner l’alternance.

Pourquoi ne pas se lancer dans l’arène avec des munitions digitales ?

Cette question est celle de quelqu’un qui appelle de ses vœux une nouvelle approche de la politique, une représentation des populations à travers des jeunes formés, responsables et présents au front par leurs simples convictions. On peut penser que les africtivistes devraient pouvoir jouer leur partition dans les quartiers, les villages, les villes habillés d’une légitimité puisée dans les échanges et dans la confiance des populations. Aux oubliettes, toute idée d’alliance avec les vieux requins de la politique, car le danger de se faire cannibaliser par le système existe. Les africtivistes ne devront pas oublier d’où ils viennent et surtout devront se remémorer continuellement ce pacte social et moral tissé avec le peuple.

Mettre le digital au service du pacte social

Si l’Afrique et son écosystème digital étonnent le monde, c’est grâce à la faculté de ses acteurs à adapter le numérique à son quotidien. L’essor du mobile a ainsi permis une éclosion d’applications révolutionnaires à tout point de vue, dont le paiement mobile n’est pas le moindre. Pour les africtivistes élus, il s’agira de mettre le digital au service du pacte social passé avec les populations. La ville espagnole de Jun a merveilleusement démontré que, grâce à une utilisation intelligente de Twitter, une administration participative peut devenir réalité dans la cité. À coups de tweets, le maire et les services de la ville répondent régulièrement aux sollicitations des administrés et rendent compte quotidiennement de leurs actions.

Même si les contextes africains sont tout autres, il est à noter que des initiatives existent dans le domaine social. Au Sénégal, l’initiative Sunucause coordonne depuis des années sur Twitter des actions humanitaires pour des nécessiteux et la plateforme Jaappalé, récemment lancée, propose d’appuyer les petites organisations à but non lucratif via un système de financement participatif. Au Bénin, le programme de gouvernance concertée (PGC Bénin) a tenté, via des contributions et une plateforme numérique, de faire entendre la voix des populations aux candidats en lice pour les présidentielles.

L’Afrique et ses africtivistes élus devront donc inventer une politique de gestion et de suivi grâce au digital afin de continuer d’incarner cette proximité avec leurs administrés. Il n’y a aucune raison de ne pas penser que cette démarche jette les bases d’une action salvatrice et utile pour les générations à venir. Une sorte de soft power qui, rêvons un instant, ferait que nous agirons de nous-mêmes pour nous-mêmes.

Par Amadou Dieng, Digital Expert, Co-CEO de kilima

TRIBUNE publiée dans Le Point Afrique.